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Promod et le handicap : interview de Valérie, directrice de magasin engagée

Les personnes en situation de handicap représentent aussi un marché pour l’industrie de la mode. Pourtant, Bien à Porter constate quotidiennement que le prêt-à-porter s’intéresse trop peu à cette clientèle qu’il connaît mal. Pour Valérie, directrice de magasin au Havre, il est urgent de faire évoluer le regard sur le handicap dans l’univers du vêtement, et de prendre la mesure de tout ce que cela peut apporter à un métier tellement humain. Entretien avec Valérie, engagée pour un prêt-à-porter plus inclusif.

Bonjour Valérie. Pouvez-vous vous présenter rapidement?

Je m’appelle Valérie Laure, j’ai 50 ans. Je travaille dans le prêt à porter depuis quinze ans maintenant. C’est un métier qui amène à entrer dans l’intime des gens. C’est plus compliqué qu’il n’y paraît.  Ce n’est pas banal que de choisir tel ou tel vêtement ! Ça peut donner confiance en soi comme faire le contraire. Ça représente aussi ce que l’on peut être socialement. Moi, ce que j’aime faire en magasin par exemple, c’est aider les personnes qui ont perdu du poids d’un coup et qui n’ont plus du tout le reflet de leur image. Leur cerveau n’a pas intégré la perte de poids. Donc j’aime bien les aider à reprendre confiance.

La question du handicap, je m’y suis intéressée grâce à Muriel [NDLR: la présidente de Bien à Porter]. Pour moi, le handicap, ce n’était que le fauteuil. J’avais un point de vue très réducteur. J’ai trouvé intéressante l’idée que le vêtement “pour personne handicapée” ne soit pas, justement, un vêtement dédié, spécialisé, parce que si on veut intégrer les personnes, ça doit aussi partir de là. 

Ce qui m’a fait réfléchir aussi sur le handicap, c’est Julien [NDLR: qui travaille à Bien à Porter]. Il était déjà venu en magasin et je m’attachais à ne pas regarder son fauteuil. Quand je me suis assise, j’étais à sa hauteur et ce que j’ai retenu, c’est son sourire, sa joie de vivre, et plus du tout son fauteuil…C’est ce que j’essaye de promouvoir autour de moi, c’est que le premier regard des gens ne soit pas “oh le pauvre”, parce qu’en fait, c’est pas ça !

Y a-t-il des formations au sein de l’entreprise sur ces questions?

Chez Promod on a une mission handicap. Dans l’entreprise on peut avoir des collaborateurs qui ont des handicaps. Du diabète par exemple : ça ne se voit pas mais pour le travail c’est un handicap. Il n’y a pas de formations, mais il y a des newsletters et des relais en région. Par contre, le travail n’est pas forcément fait sur le vêtement. Même si je pense que l’envie est là, il y a tellement de niveaux de décision à remonter que c’est compliqué. Dans les entreprises, les formations sont principalement celles qui aident au business. Pour le reste, c’est “on le fera plus tard”. Mais c’est dommage de raisonner comme ça parce que les personnes en situation de handicap sont des clientes comme les autres…  et il ne faut pas oublier aussi que les clients amènent d’autres clients.

Aviez-vous conscience des difficultés que peuvent avoir les personnes en situation de handicap pour trouver des vêtements dans le prêt-à-porter classique, avant que Bien à Porter ne vienne faire des séances shopping ici?

Avant, le handicap, ce n’est pas que ça ne m’intéressait pas, mais je n’y étais pas confrontée. Je porte toujours un regard bienveillant, mais je me disais “oh le/la pauvre” ! C’est ce regard qu’il faut changer. Puis il y a eu les ateliers. Et aussi une dame sourde qui vient souvent en magasin. Tout se passe par le regard et elle lit sur les lèvres. Le handicap n’est pas un frein. Quand elle vient, elle s’adresse à moi car elle sait que je fais l’effort de l’aider. L’autre jour j’ai eu besoin de communiquer avec elle parce qu’on avait en vitrine un flyer pour une opération avec la carte de fidélité. Elle est venue me chercher pour me le montrer. Du coup, je me suis demandé comment lui expliquer. Je le lui ai tout simplement écrit. On trouve toujours des solutions. J’ai rencontré aussi Cécile [NDLR: une de nos testeuses avec IMC] qui vient souvent, et qui parvient à exprimer exactement ce qu’elle veut. 

Pour que les entreprises prennent mieux en considération les personnes en situation de handicap, je pense qu’il faut que le regard change, qu’il ne soit pas larmoyant. Maintenant, pour ma part, j’ai dépassé ça !

Comment Bien à Porter a changé votre regard sur vos collections? 

Maintenant, je repère plus facilement les vêtements adaptés. J’ai fait un exercice avec Muriel il y a deux-trois ans, et j’ai appris à regarder les emmanchures, la matière, le côté “facile à enfiler”… Par exemple pour quelqu’un en fauteuil, pour que ça n’irrite pas. Je ne regarde pas tout le temps le potentiel ergonomique des nouveaux vêtements, mais disons que si j’ai une personne qui a un handicap, je vais mieux savoir la diriger.

Cela a-t-il changé la manière dont les vendeuses de votre boutique conseillent les clients et clientes?

Je les ai déjà sensibilisées. Elles ont participé quelques fois aux ateliers qui se passaient en magasin. L’une d’elles est très à l’écoute et très intéressée. Mais je pense que, pour les autres, ça leur fait encore un peu peur. Il faut apprendre à dépasser cela et tout simplement se dire “et si je proposais mon aide ! ”. Moi, une personne qui rentre, quelle qu’elle soit, je vais essayer de l’aider du mieux que je peux.

En général, la réalité des corps fait-elle partie des préoccupations des marques?

Chez nous, oui. On a des formations sur les morphologies, on est sensibilisés là-dessus. Je ne peux pas trop parler pour les autres, mais il y a toujours la logique du business qui justifie les formations. Les marques un peu plus chères offrent du conseil très personnalisé. Après les enseignes de fast fashion… non ! Mais tout dépend aussi des équipes, de leur âge (les personnes plus âgées sont souvent plus sensibilisées) et de leur histoire, de leur confrontation ou non au handicap.. Par exemple ma collègue qui était à La Halle était sensibilisée. J’ai aussi une amie dont le premier enfant a une hypotonie musculaire. Elle n’avait aucune connaissance sur le handicap, et elle a dû faire toute une série de démarches, l’achat du fauteuil, l’entrée à l’école… pour intégrer son fils. Elle, elle est plus jeune que moi et très sensibilisée. 

Y a-t-il eu du progrès depuis que vous avez commencé il y a 15 ans? 

Je ne pense pas. En terme de travail sur les collections, les matières etc, oui. Chez Promod, on a un projet écoresponsable, ça joue aussi sur les matières. L’entreprise fait attention à la provenance des matières (forêts gérées), à utiliser moins d’eau, etc… Donc sur les matières, ça a un impact.

Les marques devraient-elles faire plus? Avez-vous des idées sur la manière dont elles peuvent s’y prendre ?

Faire plus, certainement ! Mais il faudra qu’elles y voient l’intérêt économique. Il existe bien, mais c’est le fameux regard dont on parlait tout à l’heure qui empêche de le voir. Les têtes pensantes des entreprises ont encore trop ce regard très réducteur sur le handicap et la différence en général. Il faut changer les esprits pour pouvoir changer les entreprises et le vêtement. Je suis déjà intervenue plusieurs fois pour faire remonter des infos entre Muriel et la Mission handicap de Promod, mais on est un peu trop prudents dans ce domaine-là. Ils sont en phase avec l’idée que l’on peut faire quelque-chose mais il y a de la frilosité. Quand on changera le regard, il y a des choses qui se feront, parce qu’on ne verra pas le fait d’ouvrir ce monde-là au handicap comme, justement, un handicap. 

Il faudrait faire des ateliers en magasin, d’autant que ça ne gêne en rien l’activité. Pour mes vendeuses, ce serait bien. Cela permettrait de montrer que le handicap ne se résume pas au fauteuil, et aussi de dépasser la peur d’aller vers quelqu’un de différent. Mais c’est humain. Moi ça ne fait pas si longtemps que ça que je raisonne différemment.

Valérie est le témoin d’une prise de conscience dans l’industrie du prêt-à-porter : celle que la prise en compte des clients en situation de handicap enrichit à la fois humainement et professionnellement les collaborateurs. Elle agit pour sensibiliser à son niveau, et son engagement fait des émules dans l’espace commercial ou elle travaille. Elle contribue à rendre la mode plus inclusive. Je la remercie vivement de cette conversation sans retenue !

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