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Du handicap au risque d’être soi

Photo : Matthew Roth
Photo : Matthew Roth

Revendiquer son désir d’intégration tout en ayant tendance à se replier sur soi : tel est le paradoxe auquel est confrontée toute communauté. Le psychanalyste Dominique Michelena revient, pour Cover Dressing, sur cette dynamique immuable qui n’épargne pas la communauté handi.

L’esprit du 11 janvier n’aura pas fait long feu : l’observatoire des cités de banlieue Parisienne fait remarquer un nouveau repli des communautés, ainsi que de nouvelles marques visibles d’avancées des extrêmes, tant au niveau religieux que dans les marques d’appartenances vestimentaires.

La tentation du Repli identitaire

« Appartenir à un corps constitué, faire corps avec… » : à partir d’un vocabulaire qui dit avec force que le sujet tend à devenir le membre d’un ensemble se définissant par lui-même, comment échapper, dès lors, à ce repli naturel poussant irrémédiablement l’individu à perdre progressivement son état de sujet au profit d’un désir subit de n’être plus qu’une partie au lieu d’un tout ? Le besoin impérieux d’identité s’entend à partir du besoin d’appartenance. Il se construit comme un lien dont les nœuds se resserrent sans même que le sujet s’en aperçoive.

Or, qu’est-ce donc que l’identité et de quelle manière se définit-elle aux yeux des autres ? Par le nom de famille ? Pas du tout. Le cognomen Romain (ou surnom) disparaît totalement au Vème siècle pour ne réapparaître qu’au Xème siècle afin de pouvoir différencier le nombre ahurissant d’homonymes… Néanmoins, ce n’est qu’au XIVème siècle que les choses se stabilisent et que les noms d’appartenance à des sous-groupes sociaux se répandent naturellement à la demande du Roi.

Ces noms, quels sont-ils en fait ? Ils sont la traduction d’un lieu (Dutertre, Duchamp, Dupuis, Delamarre…), de la fonction des sujets désignés (Ferrand, Lemaire, Bouvier…) ou peuvent également désigner traits particuliers (Lebot, Leblond, Legrand…). Ils ne sont donc en rien l’identité de celui qui les porte.

L’identité au regard de l’autre

L’identité fondamentale, c’est notre code génétique : unique, aujourd’hui identifiable et seul marqueur de ce que nous sommes. Le besoin d’identité, on le voit, s’entend comme le besoin de se reconnaître dans l’autre comme son semblable. Il tend à rassurer le sujet sur son origine et son devenir, il lui donne par conséquent, une fonction, une raison d’être au sein du groupe, au sein d’une société qui définit l’individu par rapport au groupe.

La montée des individualismes, l’exacerbation progressive des valeurs personnelles, les idéologies volontaristes et de réalisation de soi, si elles ont permis l’avènement de la compréhension du Sujet, induisent aussi depuis quelques temps un désir de rattachement à un sous-groupe social susceptible d’offrir protection et reconnaissance à celui qui s’y rattache.

Toute la question paradoxale du devenir de chaque Sujet se trouve ainsi résumée dans cet état de fait : devenir soi, certes, mais seulement aux yeux des autres… On n’échappe donc pas au regard et au désir de l’autre qui, de sa place, définit finalement ce que l’on est. La question Shakespearienne n’est donc pas « être ou ne pas être » mais « être et ne pas être ». L’appartenance groupale définit donc l’identité au regard, non seulement des autres mais aussi, malheureusement, au regard du Sujet.

Devenir soi-même : une quête solitaire

La réalité du Handicap n’échappe pas à cette règle et la volonté de faire reconnaître sa différence amène à s’intégrer à un groupe dont cette différence devient l’identité. Or l’identité ne se reconnaît pas dans la différence, et l’intégration ne se joue certainement pas dans le marquage d’une frontière entre «handicap» et «valide».

Se reconnaître dans un sous-groupe c’est inévitablement choisir de s’écarter de la majorité, ce qui revient, de fait, à choisir l’exclusion en lieu et place de l’intégration. Nous retombons là aussi dans le paradoxe de « l’être et ne pas être », c’est-à-dire, choisir de vivre en tentant désespérément d’être identifié par sa différence tout en désirant l’intégration.

S’intégrer au monde lorsqu’on est différent, c’est avant tout percevoir la place de cette différence et non la souligner. C’est la question de ce que l’on désire réellement pour soi qui est mise, là, en avant : s’intégrer ou se faire reconnaître comme différent ? Être dans un sous-groupe qui rassure ou accepter le risque de découvrir enfin sa véritable identité ? Exister enfin en tant que Sujet et non en tant que personne handicapée dans un monde de valide.

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