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Ce que montrer dé-montre, regard psychanalytique sur la télé-réalité

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L’annonce de la diffusion par M6, ce mercredi 1er avril, de l’émission « Mon partenaire particulier », a relancé le débat autour des programmes mettant en scène des personnes en situation de handicap. Le psychanalyste Dominique Michelena se penche pour nous sur une question concomitante : à la télévision, qu’est-ce que montrer démontre ?

Regarder l’autre

Il existe en chacun d’entre nous une conscience de soi en lien direct avec ce que nous renvoie le miroir. Or, ce miroir, que nous renvoie-t-il à son tour ? que nous dit-il ? Au fond, que réfléchit-il ? Il nous renvoie ce que ne nous dit pas l’autre. Cet autre qui nous désigne ce que l’on est, façonne, construit, modèle à la fois ce que l’on ressent de soi et ce que l’autre veut de nous. D’un corps qui ne suit pas les canons ordinaires d’une normalité consensuelle, l’image renvoyée socialement, à la fois, gêne et attire parce que différente.

La différence, elle, procède avant tout de la conscience du normal et de l’anormal, d’une conscience collective autant que d’une conscience individuelle. Le regard porté sur cette différence tient du rejet et de la curiosité : rejet inconditionnel de ce qui n’est pas soi, de ce qui ne nous ressemble pas et curiosité intrinsèque vis-à-vis de ce qui ramène le sujet à un état morbide. Entendons par morbide ce qui entrave la pensée dans une dynamique de peur, d’effroi, de sidération ou de dégoût.

Montrer pour démontrer

De ce que l’on montre ou de ce que l’on cache, que choisit-on de garder ou de laisser voir ? Qu’est ce qui, au regard de l’autre, peut être dévoilé sans se sentir évalué, jugé, sali, découvert, révélé là où l’on ne veut pas être perçu. C’est mon corps qui m’identifie aux yeux de ceux qui m’entourent, qui me fait connaître et reconnaître comme étant plus ceci ou moins cela. Ce que je dévoile de mon corps, c’est ce que je désire de moi, ce que, de mon identité, j’offre au regard de tous.

Alors, au départ, pourquoi montrer ? Pourquoi ce désir de montrer ou ce désir de dévoiler ? La réponse semble apparemment simple : dévoiler pour démontrer. Démontrer sa beauté, ses atouts, sa différence, ses possibles et ses impossibles. Démontrer, c’est prouver, établir d’une manière rigoureuse la vérité d’une assertion, d’une proposition ou de quelque chose. Or une démonstration ne peut se faire qu’en contre-point de quelque chose d’autre.

Accentuer la différence

Prouver qu’une différence n’est pas un obstacle, n’a de sens que si elle est observée au côté de ce qui est admis comme une normalité. Donc, rassembler les mêmes problématiques dans un même espace-temps en prétendant ainsi démontrer la normalité du particulier c’est simplement accentuer la différence. Dans ce cas, accentuer la différence ne sert à terme qu’à générer ségrégation, curiosité, voyeurisme, c’est-à-dire étayer un peu plus la pulsion de mort, l’inconscient du côté du ça.

Le regard porté sur ce qui nous différencie de l’autre lorsque celui-ci se démarque de la normalité provoque ainsi deux réactions possibles : le désir de préservation, la curiosité morbide. C’est la préservation de soi qui pousse irrémédiablement à se préserver de l’autre, à considérer l’autre comme une « inquiétante étrangeté ». C’est l’absence de désir pour l’autre qui pousse à regarder, détailler, examiner la différence comme une certitude et un soulagement de ne pas être ce que l’on voit se dérouler sous ses yeux.

L’illusion du semblable

Ainsi, que dire alors d’un programme de télévision prétendant montrer la complexe réalité de la vie amoureuse de ceux et celles qui doivent faire avec la complexe réalité de leur corps ? Se pourrait-il qu’il ne démontre que ce qui nous sépare au lieu de ce qui nous rassemble ? Se pourrait-il qu’il ne fasse en fait qu’accentuer encore la différence tout en offrant l’illusion de la normalisation puisque présenté au regard du plus grand nombre ? Dès lors, ce que montrer ne démontrera pas dans ce type d’émission c’est bien cette possibilité de vivre côte à côte dans une mixité banalisée, normalisée parce-que justement dénuée du besoin impérieux de montrer.

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