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Le handicap à la télé, c’est toute une histoire

Émission Toute Une Histoire du 29 janvier 2015
Émission Toute Une Histoire du 29 janvier 2015

« Malgré leur handicap, ils ont relevé d’incroyables défis » : tel était le sujet de l’émission présentée par Sophie Davant « Toute une histoire », intitulée « Mon handicap ne l’emportera pas » et diffusée le 29 janvier dernier. Retour sur une émission toute en paradoxe.

On connaît le principe de l’émission de Sophie Davant « Toute une histoire ». Celle du 29 janvier, consacrée au handicap, nous a elle aussi proposé des témoignages poignants, chargés d’émotion. Elle nous a cependant laissé le sentiment que les intentions de la production et celles des témoins n’étaient pas tout à fait les mêmes : quand la production attendait que les témoins s’épanchent sur un parcours ou changement de vie spectaculaire du fait du handicap, les invités auraient préféré montrer que le handicap n’est qu’une des facettes de ce qu’ils sont – une facette accessoire. « Je veux montrer qu’on peut être féminine, élégante et en situation de handicap », affirme Magali, danseuse et comédienne, ajoutant qu’elle souhaite surtout « être reconnue comme individu et comme artiste à part entière« . Martin, lui, s’éclate en tant que DJ, Tania est infographiste et Mehrez champion de handbike.

Nous voici donc face à un paradoxe : nous avons d’une part une émission dont la thématique du jour veut montrer que le handicap a amené les témoins à se dépasser, et d’autre part des témoins qui tiennent à montrer qu’ils sont des personnes comme les autres et à quel point ils veulent être considérés comme telles. Ils voudraient presque qu’on l’oublie, leur handicap, ces témoins ! Tania, par exemple, nous explique que si elle a vécu un traumatisme, il n’est pas dû à son bras « différent », mais bien à la façon dont ce bras fait qu’elle est regardée et considérée… Au point qu’il est devenu, à ses propres yeux, ce qu’elle doit garder de plus intime ! C’est la considération, ou plutôt la déconsidération de l’autre qui est douloureuse.

Pourtant, tout dans l’émission ne cesse de rappeler que c’est uniquement leur handicap qui justifie l’invitation de ces témoins. Normal : c’est le thème de l’émission. Le bandeau qui ne cesse de s’afficher au bas de l’écran « Mon handicap ne l’emportera pas » ; puis tous ces mots qui nous expliquent que nous avons affaire à des témoins héroïques, que le handicap aurait nécessairement placés au-dessus des autres : « Ce sont des témoignages forts que nous allons accueillir aujourd’hui, annonce d’emblée Sophie Davant. Ces invités ont tous en eux une force hors du commun. Malgré leur handicap, ils ont décidé de tout faire pour oublier leur peur et vivre pleinement leur vie ».

Portrait Mehrez ASSAS
Mehrez ASSAS / Photo Lénaïc Sanz

« Pourquoi avez-vous accepté de venir témoigner aujourd’hui ? », demande la présentatrice. Et voici qu’un moment de vérité surgit. « C’est toute la question », ose Mehrez, manifestement mal à l’aise. Il explique alors que la France a encore un énorme travail à faire du côté de la sensibilisation, sous-entendant que le petit écran y a sans doute une part de responsabilité. Devant les yeux écarquillés de l’animatrice, il renchérit : « L’exclusion fait beaucoup de mal. Les émissions de télévision sur le handicap, en général, c’est pour faire pleurer dans les chaumières » ! Nous avons joint Mehrez à la fin du programme, pour mieux comprendre son propos. Il s’explique : « Les personnes handicapées à la télévision sont toujours présentées soit comme de pauvres personnes sur lesquelles la fatalité est tombée, soit comme des super-héros qui ont réussi d’une façon presque inhumaine à transcender leur difficulté. On n’est jamais mis sur un pied d’égalité avec les autres. Regardez, dans le public, vous ne voyez quasiment jamais de personne handicapée : c’est normal, on la place toujours hors-champ de la caméra. Pourtant, c’est ici que l’on devrait montrer le handicap : au milieu du public, avec un spectateur comme les autres. Mais ça ne se passe pas comme ça, parce que quoi qu’on en dise, dans notre culture, on estime que le handicap, c’est moche ! La diversité, ça reste un joli mot dont on se passe volontiers dans les faits. Pourtant, la télévision pourrait vraiment aider à changer les points de vue ».

Alors pourquoi y avoir participé malgré tout ? « Parce que malgré cela, ça reste une façon de sensibiliser, de montrer que nous sommes heureux et que nous avons, nous aussi, une vie intéressante. Je sais que c’est paradoxal, d’aller témoigner de mon handicap dans une émission alors que je voudrais pouvoir y crier : OUBLIEZ-LE ! Ce n’est pas mon handicap qui fait ce que je suis. Même s’il se voit, je ne me vis pas comme « handicapé », je suis aussi bien d’autres choses ! »
On l’a vu pendant l’émission : ce sont ces « autres choses » que chacun des témoins invités voulait montrer de lui-même… mais ce n’était pas le sujet de l’émission ! « On n’a pas vraiment le choix : si l’on veut banaliser le handicap, il faut en parler pour dissiper les peurs et montrer qu’on est des personnes comme les autres, explique Mehrez. Mais les seules émissions où l’on peut effectivement en parler, ce sont celles qui nous renvoient à nos ‘différences’. Comment faire ? Comme je le disais sur le plateau, c’est toute la question !  » Bien sûr, Sophie Davant a exprimé son désaccord, sur le plateau de « Toute une histoire », aux propos de Mehrez : « Je ne suis pas d’accord, notre émission ne fait pas pleurer dans les chaumières. Elle se fait l‘écho des souffrances des personnes et de leur maladie… pour les aider dans leur combat ».
Si nous ne doutons pas de la bonne foi de Sophie Davant, qui travaille notamment avec des chroniqueurs en situation de handicap, rappelons tout de même que seulement 0,7 % des personnes apparaissant sur les chaînes de télévision sont en situation de handicap. C’est ce que le Conseil supérieur de l’audiovisuel a mesuré dans son baromètre de la diversité publié le 16 janvier dernier. Une représentativité des plus relatives !

Alors la télévision doit-elle être considérée comme un vecteur de sensibilisation, ou plutôt comme un contributeur aux clichés sociétaux ? La question est ouverte.

N’hésitez pas à laisser vos commentaires au bas de cette page, ou sur notre page facebook (cliquez ici).

Et pour retrouver l’émission, cliquez ici

 

 

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3 commentaires

  1. Il va falloir que la télé comprenne que l’handicap ce n’est pas une journée dans l’année avec le téléthon.
    Une personne en fauteuil se veut comme les autres. Dans mon cas, je travaille, je fais mes courses, je joue au tennis, je fais de la danse avec mon fauteuil…
    Bref, je ne suis pas héroïque, je veux vivre pleinement ma vie.
    Par contre la société n’est pas assez inclusive, je rencontre des difficultés d’accessibilité dans certains lieux, victime des incivilités notamment sur les places de parking PMR… Et surtout les handicapés sont mal représentés dans le milieu du travail, que dire de la sous représentation des personnes handi dans les médias.
    Vivement des publicités, des présentateurs handi…
    Yoann

  2. Il est vrai que l’on parle peu du handicap. C’est un peu comme le cancer. Cela fait peur alors. ..on zappe. Je ne peux pas parler de ce que je ne connais pas. Mais de ce que je vis, si. Et le handicap invisible est aussi très difficile à vivre. Comme il ne se voit pas. ..Il n’existe pour personne hormis ceux qui savent ce dont vous souffrez. Cela oblige, m’oblige à me justifier des lors que, par exemple, épuisée parce que en « crise » , je demande un simple droit comme le droit de passage prioritaire en caisse. Je n’ose même plus. Pourtant je me débrouille seule. Mais voilà. Pour le commun des mortels, si je ne raconte pas ma vie, alors je n’ai aucun droit. Reconnue ou pas (je suis invalide).
    Un terrible combat alors même que je ne devrais dépenser mon énergie que pour lutter contre la maladie (polyarthrite rhumatoïde )
    Je lutte en faveur de ces handicaps invisible aux côté de l’association qui, je le dis souvent mais c’est vrai, m’a « sauvé  » en partie.

    Personnellement j’essaie de faire passer le message avec émotion et humour. Les 2 sont compatibles. Et oui la télévision pourrait beaucoup. Et oui ça pleure un peu trop dans les chaumières mais ce n’est pas grave si ça permet aux gens de réfléchir un peu sur le sujet.. . De toutes façons personne de sensé n’est dupe. La télévision n’a pas de sainte vocation … elle veut juste de l’audience. Comme dans l’émission « tous ensemble ». C’est bien de la manipulation d’auditoire. Mais néanmoins les heureux élus voient leur vie améliorée. Alors ma foi, pourquoi pas … plus que le contenu que nous ne pourrons guère changer, ce sont les objectifs et les résultats qu’il faudrait travailler lol. Mais bon ce que j’en dis ….

    1. Comme je vous comprends. Je vis avec un handicap invisible depuis 10 ans suite à un accident. Je n’ai pas droit à la carte station debout pénible qui me permettrait de passer en priorité aux caisses des supermarchés. Mais comme je le dis souvent, j’ai un handicap, je ne suis pas handicapée. Ça peut paraître paradoxal mais je trouve que dire que je suis handicapée ça serait déjà me mettre un frein moi même. Et je vis le plus normalement possible tant que je peux le faire. Pouvez vous me donner le nom de l’association dont vous parlez. Bon courage.

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